Pour bien entamer ce mois de l’imaginaire qu’est octobre, quoi de mieux qu’une exposition sur la licorne, cette créature légendaire qui hante notre culture ? Le musée de Cluny lui dédie un espace du 14 juillet 2018 au 25 février 2019.

© Peau de licorne Nicolas Buffe Atelier P. Guillot et Centre de Recherche sur les Arts du Feu et de la Terre Aubusson et Limoges, 2010 Laine, porcelaine dorée

Cette exposition est-elle innovante ?

En un sens, oui. La licorne fait partie du folklore de l’imaginaire, elle est souvent présente dans des œuvres de fantasy, que ce soit les livres, les films ou les jeux vidéo. Et les mondes de l’imaginaire sont fréquemment associés à une culture populaire, un mauvais genre, presque non légitime. Faire entrer la licorne dans un musée aussi renommé que Cluny, c’est dire qu’elle a sa place dans cet espace. C’est avec cette idée en tête que je m’attendais à voir la licorne déclinée dans toute la diversité que nous lui connaissons aujourd’hui.

Quelle déception ! Une seule salle s’attarde sur ce motif dans l’art contemporain. C’est la moitié de l’exposition certes, cela n’en reste pas moins pauvre. Six œuvres sont présentées sans véritable grille d’interprétation. Pour exemple, « oubli et mémoire de la dame à la licorne » de Claude Rutault.

Oubli et mémoire de la dame à la licorne
Claude Rutault
Liciers : Jane Jacq, Sami Melki, Philippe Playe
Projet débuté en 2005
Ateliers du mobilier national, Beauvais, tissage, 2016-2018
Laine

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Aucune clef de lecture pour ces cinq panneaux pour le moins déconcertants. Alors investissons le blanc du musée. Je pense qu’il faut y voir un déclin de l’intérêt pour le patrimoine. La dame à la licorne est une célèbre série de six tapisseries. De moins en moins précise chez Rutault, elle s’effacerait car plus personne ne la regarde, ou alors plus avec des yeux désintéressés. L’exposition permet effectivement de voir les originaux, mais sommes-nous encore capables de regarder cette œuvre avec l’émerveillement premier ? En entrant dans la pièce, on sait déjà ce qu’on va y trouver, la tapisserie préexiste.

Il est aussi possible que Rutault nous montre qu’on n’a plus besoin de voir la tapisserie dans son intégrité. Même sans formes et avec des couleurs brouillées, on devine encore l’œuvre originale par son rouge caractéristique.

Une créature qui remonte à la nuit des temps

La première salle de l’exposition présente des œuvres datant du Moyen Âge et de la Renaissance. On y croise des licornes bleues – sans explications évidemment sur le pourquoi de cette couleur – ou à brushing.

Roman de la Dame à la licorne et du beau chevalier au lion
XIVe siècle
Enluminure sur parchemin

Scène de l’histoire de saint Étienne
Le corps du martyr respecté par les animaux sauvages
Modèle par Gauthier de Campes, tissage à Paris vers 1500 par Guillaume de Rasse
Tapisserie, laine et soie

Les panneaux du musée nous expliquent que dans les légendes, les licornes ne peuvent être approchées que par des jeunes filles vierges, ce qui condamne beaucoup d’entre nous à ne jamais en croiser, hélas.

D’un autre côté, on peut aussi dire que J. K. Rowling est parole d’évangile et que le cours de soins aux créatures magiques dans Harry Potter vaut mieux que les textes écrits par d’obscurs scribes il y a des siècles, ce qui nous permet de rêver encore.

La licorne était d’un blanc si éclatant que la neige autour d’elle paraissait grise. L’air inquiet, elle frappait le sol de ses sabots d’or, rejetant en arrière sa tête dotée d’une unique corne au milieu du front.

– Les garçons, vous restez en arrière ! aboya le professeur Gobe-Planche. […] Les licornes préfèrent la délicatesse féminine.

Harry Potter et la Coupe de Feu, J. K. Rowling, Gallimard Jeunesse, Folio Junior, page 462

La licorne apparaît dans de nombreux textes, notamment la Bible. Elle était perçue comme une créature purificatrice, principalement grâce à sa corne qu’elle trempe dans l’eau. Outre cela, la licorne est associée à d’autres vertus, comme la tempérance. Avec toutes ses qualités, elle ferait un parfait animal de compagnie. Certains l’ont compris, au point de la représenter presque comme un chien ou une chèvre selon le point de vue. Elle n’en reste pas moins un animal qu’on pourrait domestiquer.

Jeune fille et licorne
Florence, atelier de Giovanni Della Robia (1469-1529)
Terre cuite émaillée

Une autre vision de la licorne

Il est spécifié quand on arrive que l’exposition ne traitera que des motifs occidentaux repris de La dame à la licorne. C’est un choix qui s’explique probablement par une accessibilité restreinte à certaines œuvres, peut-être parce qu’elles sont trop éloignées et que cela demanderait trop d’argent pour les déplacer. Peut-être aussi que le musée de Cluny n’avait pas suffisamment de place pour accueillir plus d’œuvres.

Alors je vous propose une autre création pour élargir notre vision du mythe.

Dans le film Le mystère de la licorne sorti en 1998, on suit Polly, une petite fille qui adore sa jument Belle. Malheureusement, cette dernière meurt en mettant au monde une petite licorne. Au début, Polly la rejette car elle a tué sa mère. Il n’y a aucune fascination de sa part, elle a un regard d’enfant et ne fait pas de différence entre les deux espèces. Ce sont les adultes qui se mettent à grouiller autour de la ferme afin d’apercevoir la créature, voire, pour certains, la capturer et la montrer en trophée.

Spike (nom ridicule donné à la pauvre bête) est le reflet de l’altérité, c’est un monstre au sens premier, à savoir ce qu’on montre. Il attire à lui les mauvaises personnes et en même temps il leur fait peur, il représente cet inconnu aux pouvoirs magiques qu’on ne veut pas provoquer.

Attention spoilers !

La fin est assez intéressante car Polly comprend que Spike est trop différent pour vivre avec elle, et surtout les hommes. Après une cavalcade effrénée, il retourne à la ferme où tout le monde l’a suivi, s’envole et explose en petites lumières. Polly conclut : « Il est libre. Il va répandre sa magie. » Et cette phrase résume bien ce qui s’est passé : par son existence et son sacrifice (parce qu’à 10 ans j’ai surtout compris qu’il mourait), Spike a modifié la vie de plusieurs personnes. C’est un film pour enfants, alors évidemment les méchants deviennent gentils, mais on y voit surtout un espoir pour l’humanité où chacun possède en lui une étincelle un peu magique, un peu différente qui fait de nous des individus au sens propre.

Je ne connais pas d’œuvre ou de légende évoquant des licornes vivant en groupe, ce sont des êtres uniques et solitaires la plupart du temps, et je pense qu’on peut tous revendiquer notre part de licorne.

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