De 1936 à 1939, les Franquistes se sont opposés aux Républicains et ont fini par gagner la guerre civile. Combats et assassinats sont malheureusement le lot de toutes les guerres, et cela perdure parfois bien après les dates officielles. Le film « Insensibles » de Juan Carlos Medina sorti en 2012 et le roman Mille ans après la guerre de Carine Fernandez publié aux éditions Les Escales en septembre 2017 nous font pénétrer dans cette période trouble.

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/!\ Il sera question dans cet article du film « Insensibles ». Si vous souhaitez le visionner, sachez que certaines scènes peuvent heurter la sensibilité.

Une guerre fratricide

Les Espagnols se sont divisés en deux camps, avec d’un côté les partisans de Franco et de l’autre les défenseurs de la République, dits les « Rouges ».

Ce thème du double est exploité par Carine Fernandez dans son roman Mille ans après la guerre à travers les figures de Medianoche et Mediodía. Celui-ci est mort, tué par les Franquistes et Medianoche vit avec ce trou dans la poitrine. C’est son pays qui a assassiné son frère. L’autrice n’hésite pas à revenir au premier meurtre de l’humanité commis par Caïn pour caractériser cette terrible époque.

La fin de la guerre n’a pas marqué la fin des conflits. Sous Franco, des séances d’interrogatoire violentes avaient lieu, d’abord pendant la Seconde Guerre mondiale pour aider les autres régimes fascistes, et aussi après. Juan Carlos Medina dans son film « Insensibles » aborde ce sujet à travers la figure du confesseur. C’est un personnage énigmatique jusqu’à la fin, qui conduit les séances et ordonne la torture. La guerre a duré un temps, mais ses conséquences resteront gravées dans la mémoire et les corps.

Au-delà des Espagnols combattant les Espagnols, il s’agissait d’humains tuant d’autres humains. Ce film questionne les sentiments, la sensibilité et leurs limites à travers les figures d’enfants, de médecins et de militaires. Située à la frontière franco-espagnole, la gare de Canfranc a été modifiée par le réalisateur afin de servir de décor. Dans ce film, c’est à l’origine un hôpital psychiatrique accueillant des enfants à la maladie étrange : ils ne ressentent aucune douleur. Ils subissent des expériences, de même que beaucoup de gens durant la guerre, comme les homosexuels ou les malades mentaux. Les enfants sont présentés comme des monstres, et pourtant ce sont les gens « normaux » qui commettent des atrocités dans les cellules de l’hôpital.

Carine Fernandez évoque également ces enfants morts et cette froideur avec laquelle ils sont éliminés.

L’héritage de la guerre

On parle peu de cette guerre. Il s’agit pourtant d’une part de l’identité espagnole et européenne. Cette identité est la clef du film « Insensibles ». David, le personnage principal, découvre qu’il a besoin d’une greffe de moelle osseuse et seul un parent peut l’aider. Sa quête d’identité devient vitale. Mais une fois qu’il apprend la vérité, il décide de la laisser enfouie, de ne partager ce secret avec personne. Ce film met en avant des horreurs subies par des civils, et le point de vue se défend, à savoir épargner la nouvelle génération. David dit ainsi à son fils : « Je ne te connaîtrai jamais. Je ne connaîtrai jamais ton nom. […] Ton histoire t’appartient désormais. Ainsi, tu seras libre. » Il se sépare totalement de lui, de ce qu’il sera. Il ne veut pas lui léguer un fardeau, celui de son histoire, prise dans la grande.

Le personnage de Medianoche est également contraint de regarder en arrière, mais il finit par accepter ce processus, nécessaire à la rédemption. Il retourne dans son village natal, en Estrémadure. Là, confronté à ses douloureux souvenirs, il ne peut qu’aller de l’avant. Il a emmené avec lui son chien Ramón, et lorsque ce dernier disparait, il se sent démuni. Cependant, il comprend qu’il lui faut accepter les départs, définitifs ou non, qu’il faut vivre pour les disparus, que c’est son héritage.

Il sait. Il voit tout en pleine lumière, le passé et le présent, comme s’il était immortel, comme s’il avait mille ans. Il sait qu’au moment précis où on l’a mis en joue, Mediodía a souri, brusquement heureux qu’il ne soit pas venu. Et que son menton relevé dans un dernier défi, ce menton en galoche de la plus turbulente tête de mule du canton, a dit à la mort : « Va te faire foutre ! Tu t’imagines m’avoir, fille de la grande pute, eh bien non ! Tu n’auras pas ton homme, mais la moitié seulement. » (p. 220-221)

Et parce qu’on ne doit pas retenir que les horreurs, Carine Fernandez présente la bonté qui existe encore dans le cœur des hommes. Medianoche se souvient de rencontres qui l’ont forgé. Dans son malheur, il avait des étoiles qui le faisaient tenir, comme Rosario et Andrés. Ce dernier s’est battu pour la liberté, pour l’humanité. Généreux, il n’hésite pas à partager ce qu’il reçoit de sa famille avec ses camarades prisonniers. Même au plus profond des prisons, il existe des étincelles de vie qui ne faiblissent pas.

« Ils veulent nous détruire, disait-il, pas seulement physiquement, mais dans notre esprit, dans notre âme, si tant est que nous ayons une âme, en tout cas dans notre être le plus profond. Par la terreur, par l’humiliation. Pour qu’on en arrive à oublier qu’on est des hommes. Pour qu’à force d’être traités comme des chiens, on se croit chien, bête, vermine. Une canaille de rouge ! Eh bien moi, je suis une canaille qui fera entrer Mozart derrière leurs barbelés. Vive la vie ! Vive l’intelligence ! » (p. 79-80)

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