Que ce soit dans les manuels d’histoire ou dans les médias, on parle souvent des grandes guerres qui ont marqué le XXe siècle. Mais le génocide arménien est généralement tu. Des artistes, écrivains et cinéastes ont cherché à revenir sur cet épisode terrible.

© Le Fantôme arménien, Futuropolis, p. 53

/!\ Il sera question dans cet article d’œuvres dont plusieurs scènes et extraits peuvent heurter la sensibilité. 

L’Arménie, sa culture, ses coutumes

Edgar Hilsenrath, survivant de la Shoah, publie en 1989 Le Conte de la dernière pensée, un long récit racontant le génocide arménien. Dans ce roman, Thovma va mourir. Mais une dernière pensée s’échappe à cet instant et Meddah, un narrateur se rapprochant d’une divinité, raconte à cette dernière pensée ce qui est arrivé à Wartan, le père de Thovma.

Dans la deuxième partie de ce roman, le narrateur s’attarde sur l’avant génocide. Il évoque la vie de la famille Khatisian à la fin du XIXe siècle. Nous découvrons ainsi la vie typique d’un Arménien dans un petit village, au quotidien rythmé par les coutumes, les superstitions et la religion. Chaque événement importe et se livre avec force : la grossesse, l’accouchement, le mariage…

Lorsque la première dent perfora ton père de l’intérieur et fut soudain là et que sa mère constata : ce petit n’est plus une créature sans dents, mais un individu capable de mordre et de broyer… donc de tuer…, elle lui dit : Bientôt, tu n’auras plus besoin de mon lait. Je vais semer du poivre sur le bout de mes seins afin de te sevrer et te faire passer pour un bon moment le goût de sucer. (p. 236)

Par ailleurs, on en apprend davantage sur la politique et l’économie, les relations avec les Turcs et les Kurdes. On découvre les métiers et les fonctions des habitants du village, comme le bourgmestre. Néanmoins, le ton du récit peut nous faire douter de la véracité des propos, après tout ce ne serait qu’un conte. Cette deuxième partie concentre des instants solaires, tendres mais comptés, car on connait l’avenir de ce peuple.

Des corps décharnés

Le génocide arménien débute en 1915 et se termine en 1916. Aux yeux du monde, les dirigeants turcs annoncent déplacer la population arménienne. Il s’agit en fait d’une déportation massive et d’un massacre. Ils leur reprochent de comploter avec les Russes, les Turcs étant alliés avec l’Allemagne.

Dans un premier temps, le roman de Hilsenrath raconte méticuleusement les conditions de détention des Arméniens, les humiliations et les conversations acides des dirigeants turcs. Ce sont probablement les pages les plus difficiles, tant l’humain se révèle monstrueux et machiavélique. Les tortures sont douloureuses à lire, comme avec les « pieds purulents à force d’avoir été fouettés et salés ».

La déportation a été un événement terrible pour les populations. Beaucoup de gens sont morts dans le désert, de soif, d’épuisement ou de maladie. Les survivants se retrouvaient parqués dans des camps.

Ensuite, nous ferons fusiller tous les suspects. Et comme chaque Arménien susceptible de porter les armes peut être considéré comme suspect, nous les ferons tous fusiller.

– Et les femmes, les enfants, les vieillards, qu’est-ce que vous allez en faire ?

– Nous les déporterons.

– Où cela ?

– Nulle part. (p. 425)

L’artiste Jansem, né en 1920 et mort en 2013, a réalisé en 2002 une exposition intitulée « Massacres » au musée du génocide à Erevan. Pour l’édition du catalogue, Christian Blanc rédige une préface dans laquelle il analyse les toiles. Il insiste sur le regard des Arméniens, sur leur corps et sur la violence des représentations.

Jansem nous montre ces cadavres de chairs fraîches et jeunes, tannées par la douleur, dont les lendemains ne sont plus inscrits dans le livre des destins.

Violence IV, 2000-2001, 130 x 162

L’anonymat accompagne les génocides. Sur les représentations, ce sont des corps ternes, sans lueur d’espoir. À peine distingue-t-on les femmes et les hommes. L’individualité leur est refusée, ils font partie d’une masse d’indésirables. Autour d’eux, c’est le vide. Ou peut-être l’enfer avec ses teintes brunes, rouges et noires.

Comme des fleurs coupées, 2001, 146 x 114

Des décennies de malheur

Après les massacres et déportations, beaucoup de familles ont été séparées, les uns ayant survécu, les autres s’étant exilés. Le film The Cut sorti en 2014 et réalisé par Fatih Akin aborde ce thème. Nazareth Manoogian, interprété par Tahar Rahim, est déporté mais parvient à survivre. Il se met alors à la recherche de ses deux filles. Son voyage l’emmène loin de sa terre natale, en Europe et par-delà l’Atlantique.

Ce film porté par un incroyable espoir met en lumière un père, devenu muet, qui n’a plus pour preuve de vie de ses filles que des paroles d’inconnus. Son voyage ne se fait pas sans heurts, il subit la malveillance des profiteurs. Néanmoins, l’humanité n’est pas fichue, il y a encore des personnes prêtes à aider et soutenir, avec un peu d’argent ou un contact.

Bibliographie indicative :

  • Le Conte de la dernière pensée, Edgar Hilsenrath, éditions Le Tripode, traduction de Bernard Kreiss, 2015 (roman)
  • Massacres, Jansem, Musée du génocide arménien, 2007 (catalogue d’exposition)
  • The Cut, réalisé par Fatih Akin, 2014 (film)
  • Medz Yeghern : le grand mal, Paolo Cossi, éditions Dargaud, 2009 (bande dessinée)
  • Mission spéciale Némésis, Paolo Cossi, Jean-Blaise Djian, Jan Varoujan, éditions Sigest, 2014 (bande dessinée)
  • Le Fantôme arménien, Laure Marchand, Guillaume Perrier et Thomas Azuélos, éditions Futuropolis, 2015 (bande dessinée)
  • Ils sont tombés, paroles et interprétation de Charles Aznavour, musique de George Garvarentz, 1975 (chanson)

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