Octobre s’achève et avec lui un mois dédié aux littératures de l’imaginaire. C’est donc l’occasion de vous présenter trois romans de la rentrée littéraire entrant dans cette catégorie !

© De gauche à droite : Le Fou et l'Assassin, Robin Hobb, Pygmalion - Fais de moi la colère, Vincent Villeminot, Les Escales - Invasion, Luke Rhinehart, Aux forges de Vulcain

Origines

Encore aujourd’hui, les littératures de l’imaginaire sont considérées comme un sous-genre, souvent destiné aux enfants. Pourtant, science-fiction, fantastique et fantasy ont une grande place dans la littérature. Rappelons que de grands auteurs classiques comme Maupassant ou Balzac ont écrit du fantastique.

Durant ce mois d’octobre, plusieurs événements étaient programmés en lien avec l’imaginaire. J’ai notamment assisté à une conférence d’Anne Besson, professeure à l’université d’Artois, écrivaine et spécialiste en fantasy. Elle est intervenue à la bibliothèque Rainer Maria Rilke de Paris sur le thème du conte et de la fantasy, ces deux genres exploitant la magie.

Les Français de la fin du XVIIe siècle sont les premiers à écrire des contes, avec en tête Charles Perrault. Au départ, ces textes étaient destinés aux adultes même si certains auteurs en ont par la suite dédié aux enfants, comme Andrew Lang. Tolkien, reconnu comme le père fondateur de la fantasy, estimait que les contes n’étaient pas pour les enfants et que les lecteurs adultes étaient autant capables d’enchantement que les lecteurs enfants de maturité. Les contes exploitent des stéréotypes comme l’enfant orphelin, la forêt sombre ou des animaux étranges, qui sont doués de parole. La fantasy brode autour de ces éléments, tout en allongeant considérablement le texte.

Une valeur sûre de la fantasy

Le meilleur exemple à mes yeux est la saga de l’Assassin Royal de Robin Hobb. Cette autrice talentueuse écrit depuis des dizaines d’années et a créé tout un monde décliné en plusieurs sagas. L’Assassin Royal retrace la vie de Fitz, enfant dans le premier tome, abandonné par sa mère. Non désiré, il se retrouve en danger à la cour. Du fait de son statut de bâtard, le roi décide de le faire éduquer par l’assassin royal et Fitz devient son apprenti. La saga est en théorie terminée, avec 19 tomes en tout. Certes, c’est long, mais il n’en faut pas moins pour parcourir un univers unique et rencontrer la multitude de personnages qui le composent. L’atout de cet univers est à mes yeux la magie distillée à travers l’Art, don royal, et le Vif, don mal perçu permettant de se lier à des animaux.

À l’inverse du Trône de fer, seul Fitz est narrateur. On ne s’embrouille pas entre les points de vue. La clarté du style et son élégance nous embarquent dans des aventures formidables.

Je m’étais rebellé et avais échappé à mon destin d’assassin royal ; Umbre, lui, n’avait jamais souhaité l’éviter. Il ne vivait plus comme une araignée dissimulée dans les passages secrets du château de Castlecerf ; on l’appelait sire Umbre et il conseillait le roi Devoir au vu et au su de tous, mais je ne doutais pas que, si le souverain avait besoin qu’on éliminât quelqu’un, il saurait encore se montrer à la hauteur.

Les quatre intégrales de La Citadelle des Ombres de Robin Hobb, Pygmalion, ancienne édition

Une science-fiction engagée

Il n’y a pas que la littérature blanche qui peut parler de l’actualité en donnant un avis arrêté. Invasion de Luke Rhinehart publié aux Forges de Vulcain en est la preuve. Le synopsis : des ballons de plage poilus et parlants arrivent sur Terre. L’un d’eux, Louie, se prend d’amitié avec les Morton, une famille américaine. Malheureusement, les autorités ne souhaitent pas faire ami-ami et prennent des mesures drastiques qui obligent les Morton à choisir leur camp.

[Risque spoiler] Ce roman sorti fin août mêle les grandes problématiques actuelles, de politique surtout, mais aussi d’économie, le capitalisme étant un sujet important. Les extraterrestres ne sont pas là pour nous détruire, mais pour s’amuser. Leur vision de la vie peut nous paraître totalement à côté de la plaque, et pourtant des millions de personnes vont les suivre. [Fin spoiler]

Le texte contient un mini-dictionnaire avec des mots redéfinis par les extraterrestres.

Entreprise : personne morale à qui les lois accordent tous les droits d’une personne physique, mais à laquelle elles n’imposent aucune obligation.

Leur ironie et leurs sarcasmes vis-à-vis de notre mode de vie m’ont beaucoup fait penser aux Lettres persanes de Montesquieu où des Perses découvrent la France et se moquent de nos coutumes. On voit alors l’absurdité de certaines pratiques.

— À votre avis, M. Morton, pourquoi est-ce que ces aliens détruisent tant de choses et tuent tant de gens partout sur la planète ?

Tournait pas autour du pot, le mec. C’est juste s’il ne m’avait pas demandé pourquoi les PP tenaient absolument à violer les petits enfants et à mettre du poison dans les puits.

— Ben, j’ai dit, j’ai jamais entendu une histoire de méchant PP qui était pas un gros tas de conneries. Évidemment, les PP, ils ont pas de drones, pas de missiles, ils ont pas mille bases militaires un peu partout dans le monde, c’est peut-être pour ça qu’ils ont pas encore commencé à massacrer les gens.

« Chaque chapitre en soi doit être un monde. »

J’ai eu la chance d’assister à une rencontre avec Vincent Villeminot pour la sortie de son premier roman « adulte » Fais de moi la colère en septembre (les précédents étant destinés à la jeunesse). Difficile de résumer un tel roman. Il s’agit d’une rencontre entre Ismaëlle, fille de pêcheur, et Ezéchiel, fils d’un ogre africain. Cette histoire prend place sur fond de lac franco-suisse envahi par des corps qui remontent.

Pourquoi intégrer cet ouvrage dans une sélection spéciale imaginaire ? L’auteur nous l’a bien dit, pour lui ce n’est pas un roman fantastique. Il s’agit de réalisme magique, soit un élément fantastique traité avec réalisme. Effectivement, nos deux personnages partent en quête d’une bête qui se terre dans le lac Léman. Il y a également une dimension mythologique. Pour moi, ce roman nous invite à briser les codes que nous connaissons, à casser les frontières habituelles de la littérature pour accepter de ne pas tout saisir. On sort complètement des sentiers battus.

Cette rencontre fut particulièrement enrichissante, car le libraire qui faisait la médiation avait eu une lecture différente de la mienne. J’ai été étonnée de découvrir que la bête représente pour certains la convoitise des Hommes, ou encore la cruauté et le désir. Pour moi, il s’agissait de la mère. Mère Nature, mère qu’Ezéchiel et Ismaëlle n’ont jamais connue. J’ai vu le lac comme une poche amniotique.

Ce genre de romans à multiples interprétations peut être difficile à appréhender. J’ai eu peur de passer à côté du sens que l’auteur voulait donner. Pourtant, ce dernier m’a rassuré. La richesse de la littérature, c’est aussi de pouvoir se l’approprier.

Voici un extrait lu par l’auteur – je vous propose de l’oral pour ce texte, car il me semble particulièrement beau à écouter, tant la langue et le verbe sont travaillés :

Si vous ne l’avez pas encore lu, je vous invite à parcourir l’article sur la rentrée littéraire 2018.

À consulter également